6. oct., 2019

DOP - DISCRIMINATION D'ORIGINE PROTÉGÉE. Partie 3.

En 2007, est sortie au Portugal une nouvelle loi de naturalisation, qui permettait d’obtenir la nationalité portugaise dès 6 ans consécutifs de travail légal, un examen de langue et de culture portugaises et un casier judiciaire propre. On a fait la démarche et en 2008, ma femme et moi, avec nos deux enfants, avons obtenu les passeports portugais. Même si notre vie était bien confortable et agréable, le cœur me disait de partir vers un pays plus digne et riche, de même comme beaucoup d’autres portugais. J’avais en tête l’Angleterre et la Suisse. En été 2009, on est partis en vacances vers la Moldavie en voiture en passant par la Suisse. Nos enfants avaient 5 et 10 ans et nous allions les laisser chez leur grand-mère en Moldavie pour 1 ou 2 mois, le temps nécessaire pour s’engager en Suisse. Tout le monde qui nous connaissait en Moldavie, nous regardait bizarrement en demandant pourquoi on est revenus, quand la plupart cherchaient à s’enfuir du pays. Nos enfants ont dû aller à l’école moldave pendant le mois de septembre, qui ne sera jamais oublié. La différence entre Portugal et la Moldavie était énorme, nos pauvres enfants ont bien senti le stress de ce changement.

Notre première maison en Suisse était une tente dans un camping. Puis, une caravane dans le même camping, ensuite, quand on a pris nos enfants avec nous, une chambre d’une résidence bon-marché, où on n’avait pas le droit de cuisiner. Les premiers 6 mois, on a vécu ainsi, l’important c’est que nos enfants aient pu commencer à fréquenter l’école en Suisse. Ma fille de 10 ans avait plus de facilité et comprenait mieux le fait de ce changement de vie. Mais, mon fils de 5 ans était trop petit pour comprendre pourquoi autant de changements. A l’école enfantine suisse, où tous les enfants parlaient et jouaient en français, mon fils ne comprenait rien et surtout pourquoi les autres le repoussaient quand il voulait jouer avec eux. Presque tous les jours, il revenait en pleurant après avoir été rejeté par sa société enfantine. Nous et les enseignants de l'ecole enfantine essayâmes de lui donner le plus d’attention pour accélérer l’apprentissage du français, mais cela a pris son temps. Enfin, tous les émigrés passent des moments difficiles au début. Mais petit à petit, avec la persévérance et un peu de chance, nous avons trouvé notre équilibre.  

Vers 2011, j’ai trouvé à Lausanne l’histoire des Vignerons suisses du Tsar, d’Olivier Grivat, un livre très discret qui a changé le cours de ma vie par la suite. J’étais étonné de découvrir l’histoire de la colonie suisse de Bessarabie. En effet, l'origine de mon père et mon grand-père était la province de Bessarabie. Seulement à partir de 1944, que la province de Bessarabie a été divisée entre les républiques soviétiques de Moldavie et Ukraine. Actuellement, dans la Moldavie et l'Ukraine indépendantes, on distingue la Bessarabie moldave et ukrainienne, mais officiellement la Bessarabie n'existe plus. L'histoire de la colonie suisse de Chabag a été ignorée par les autorités soviétiques et effacée de toutes les sources d’information publique. Mon père était historien de métier, directeur d’école, inspecteur d’enseignement, il ne savait rien sur cette histoire et aussi a été surpris de cette découverte. Mes collègues de Moldavie, nos professeurs de l’UTM ne nous ont jamais parlé sur cette colonie vignerone. J’ai lu et relu ce livre plusieurs fois. J’ai commencé à chercher d’autre sources documentées sur l’histoire de la colonie suisse de la Mer Noire. Petit à petit le bagage d’information se complétait et mes connaissances sur l’histoire du vin et de la vigne de mon pays d’origine s’effondraient. On a tous appris à l’école soviétique que notre pays avait une grande histoire millénaire de la culture du vin, mais ce que je venais de découvrir était contraire à mes connaissances. Les témoignages documentés de plusieurs ressortissants suisses, français et allemands émigrés en Bessarabie, montraient clairement qu’en Bessarabie la culture du vin et de la vigne n’existait pas, ou était très faible. La colonie suisse de Chabag était la première colonie vigneronne à partir de 1822, dans les terres nouvellement acquises par l’empire russe dans les guerres de 1805-1812. La population autochtone était peu nombreuse et la plupart du territoire non exploré, la nouvelle loi russe venait apporter l’organisation administrative et territoriale, le registre civil et le contrôle de la population. La nouvelle loi du début du XIXème siècle, permettait la migration et l’installation de travailleurs venus d’ailleurs dans la province de Bessarabie, en leur offrant des terres, la liberté culturelle et religieuse et des facilités fiscales (voir Accueil).

Mais, revenons à nos jours. En début de 2012, mon père est décédé à l’âge de 76 ans. Son décès n’aurait pas été si étonnant, s’il ne m’avait pas été annoncé au milieu de l’examen théorique de la capacité professionnelle de conducteur des transports publics de Lausanne (TL), où je venais d'être engagé. Avant de m’engager aux TL, je parlais souvent à mon père du choix de métier à faire par la suite de notre nouvelle vie en Suisse. L’histoire de la colonie suisse de Bessarabie me semblait comme un signe du ciel pour revenir au métier du vin. Mais, la vie pratique me poussait vers le métier de conducteur de bus. Plus tard, pendant les vendanges 2012, j’ai pris des vacances pour aller travailler dans une cave de Lavaux comme aide aux vinifications. C’est pendant ces vendanges que j’ai eu le courage de faire une petite cuvée expérimentale d’un vin doux muté de 100% Chasselas, appelé Chasselatel selon la technique du vin portugais Moscatel.  En 2013, en collaboration avec la même cave, j’ai fait ma première cuvée commerciale d’un vin doux muté selon la technique du vin de messe russe Kagor, que j’ai appelé Passion des Tsars.