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10. oct., 2019

Le millésime 2015 a été l’année de naissance de ma première cuvée commerciale de Chasselatel, dont l’origine est de Morges, Clos des Abbesses. Il est classé selon le système de qualité suisse AOC La Côte. Ce vin à base de 100% de Chasselas, a été vinifié selon la technique du Moscatel portugais, c’est pourquoi je l’ai appelé Chasselatel. C’est un vin de dessert, dont la douceur a été conservée grâce à la fortification avec l'alcool de provenance vinique de Lavaux. Selon la classification légale, ce type de vin s’appelle Vin Doux Naturel ou Vin de Liqueur. La technique de vinification prévoit après l’addition de l’alcool vinique, une longue macération pelliculaire, où le vin blanc fortifié à condition de 16% de volume d’alcool, reste en contact avec les parties solides du raisin pendant plusieurs mois. Pendant cette macération prolongée, il se passe une extraction des composés phénoliques et aromatiques, qui enrichit davantage le vin blanc, de même façon qu'un vin rouge. Normalement, de nos jours, les vignerons cherchent à produire ce type de vin à partir de cépages plutôt aromatiques, comme par exemple, le Muscat, Chardonnay, Traminer, etc. Mais, pour le cépage Chasselas, qui n’a pas d’intérêt aromatique particulier, le but est l’extraction maximale des polyphénols qui forment la structure et la couleur du vin. Il faut noter que grâce au climat relativement humide du terroir du Canton de Vaud, tous les cépages blancs et rouges accumulent une quantité importante de polyphénols essentiels, comme par exemple le resvératrol, connu pour ses propriétés antioxydantes. La science moderne attribue à ces polyphénols des effets positifs pour la santé humaine, comme par exemple, la prévention contre les maladies cardio-vasculaires. D’habitude les vins rouges en contiennent plus, mais grâce aux techniques de vinification particulières, les vins blancs en contiennent également. Les Chasselas vinifiés traditionnellement en Suisse ont un contenu de polyphénols supérieur à tous les autres vins blancs classiques du monde, à cause du pressurage habituel du raisin avec les rafles des grappes, qui normalement doivent être séparés avant le pressurage. Les rafles et les pépins sont ce qui contient le plus de polyphénols dans la grappe de raisin. Au niveau gustatif, ces derniers sont amères et pas très agréables, mais combinés à d’autres composés du raisin comme les protéines et les polysaccharides, ils forment le goût final du vin. Aussi, en combinaison avec les composés aromatiques, les polyphénols participent à la formation des arômes secondaires de fermentation et tertiaires de vieillesse du vin.

La plante de la vigne est d’autant plus magnifique à cause de sa capacité de défense naturelle contre les maladies dans les régions humides. C’est à cause de cette immunité naturelle de la plante que les polyphénols essentiels comme le resvératrol sont accumulés davantage dans les parties solides de la plante, pour se défendre de différentes maladies, comme par exemple, Mildiou et Oïdium. Par la suite, ces polyphénols passent dans le vin et contribuent par conséquent à la défense oxydative en augmentant sa capacité de garde. Puis encore, nos polyphénols vont contribuer à la prévention de différentes maladies humaines, à la condition d’une consommation modéré et régulière. En 2012, quand j’ai fait une petite quantité expérimentale de Chasselatel, les collègues de cave de Lavaux me disaient, comme d'habitude..., que c’est une folie de faire un vin de dessert à partir de Chasselas. Ces collègues ne connaissaient apparemment pas la chimie organique et la physiologie de la vigne, ou alors ont eu des mauvaises notes aux examens respectifs. J’ai attendu quelques années pour voir le résultat de cette expérience. Il a été magnifique.

A part le Chasselatel, l’année 2015 a été remarquable par notre début d’activité de promotion publique dans les foires et expositions. Le Comptoir Suisse à Lausanne, puis la Foire de Fribourg et l’Expo de Genève, Les Automnales ont clôturé dignement le millésime 2015. La thématique annoncée de notre activité commerciale – l’émigration et l’hommage à la colonie suisse de Bessarabie.

Il faut dire aussi que les Vignerons suisses ont emporté et emplanté en Bessarabie différents cépages européens comme le Chasselas, Pinot, Gamay, Cabernet, etc. Le fils du fondateur de la colonie suisse de Chabag, Karl Tardent, reconnu comme l'un des meilleurs spécialistes de la Russie Impériale au XIXème siècle, a laissé un ouvrage remarquable publié en russe à Odessa en 1854 – Viticulture et Vinification (voir Mémoire), où il a décrit plusieurs cépages européens et indigènes. Parmi 52 cépages cultivés par les Suisses de Bessarabie, il y avait 7 variétés de Chasselas, dont la 7ème du nom européen de Blanquette, ou du nom local de Telti Kuruk.

 

9. oct., 2019

Le millésime 2014 restera dans la mémoire grâce à la création des vins de Bessarabie, marque protégée en Suisse et dans l'Union Européenne. Ces vins sont uniques et exceptionnels car la vraie histoire de la culture du vin de la Bessarabie a commencé en Suisse. En 1819, un vaudois du nom de F.-C. De Laharpe, précepteur et conseiller du Tsar russe Alexandre Ier, a écrit à Sa Majesté une lettre demandant d’accorder des terres pour la culture de la vigne aux vignerons suisses dans le sud de la Bessarabie. En 1820, plusieurs vignerons vaudois décidèrent les bases de ce projet, et en 1821, une personne fut partie pour explorer les lieux vers la mer Noire. En 1822, est parti de Vevey le premier convoi transportant 27 personnes, et par la suite, chaque année de nombreux ressortissants suisses partaient vers la terre promise de Bessarabie.

Nos vins de Bessarabie peuvent être de différents millésimes, origines ou terroirs de l’ancienne province de la Bessarabie, soit de la Moldavie ou l’Ukraine actuelles. Ces vins, importés en fût, ont été assemblés et élevés en Suisse, contrôlés et conditionnés selon les règles suisses et moldaves en matière. L'année 2014 a été la dernière année pour les vins de Moldavie, classés en système régional des zones agricoles Sud, Sud-est, Centre et Nord. En début de 2015, le nouveau système de qualité IGP - Indication d'Origine Protégée, est entré en vigueur. Alors, en 2014, nous avons sélectionné nos vins de base parmis les meilleurs lots, auprès d’un domaine viticole de 350 ha de vignes en biodynamie, qui se trouvent dans le district de Leova. Ces vins de cépages Cabernet-Sauvignon, Merlot, Feteasca Regala, etc., ont émigré comme beaucoup des hommes et femmes, qui ont traversé l’espace pour s’installer et s’intégrer dans une nouvelle société, sans oublier leur origine. Même si ce changement est positif en théorie, beaucoup d’autochtones l’ont mal pris en pratique. C’est la réaction normale de tout le monde au début. Mais, en général, ce changement d'habitudes a été fait pour une meilleure qualité de produit et d'affaires. La qualité du vin dépend d’une multitude de facteurs, de même que la santé d’une personne. Ces facteurs peuvent être contrôlés, et un ingénieur œnologue est compétent et responsable pour garantir ce contrôle de qualité. Évidemment, le consommateur décide à la fin selon ses préférences variables, il sera toujours le roi dans les affaires commerciales. Toutefois, il ne peut voir que superficiellement, ou tenter d’apprécier le vin avec les sens de la vue, l'odorat et le goût. De même, comme un patient croit son médecin, il faut faire confiance à un spécialiste reconnu par des universités ou écoles supérieures professionnelles, car pour comprendre le vin, il faut comprendre en profondeur la chimie et les mathématiques, suivre différents programmes d’enseignement supérieur pendant des années et passer les tests et les examens afin de mériter les Diplômes et honneurs. Il faut aussi savoir que les compétences professionnelles obtenues dans les pays de l’UE sont reconnues en Suisse grâce à l’Accord de Libre Echange entre la Suisse et l’Union Européenne.

Idéalement, le mieux c’est quand le consommateur achète le vin directement chez le producteur, mais dans le cas d’un produit étranger, il est presque impossible de connaître son trajet de vie et les conditions que ce dernier a traversés, à part ce qui est indiqué sur l’étiquette et une preuve de dégustation comparative. Aussi, il arrive souvent qu’un vin étiqueté "mis en bouteilles au château", ait son origine loin de cette mention. C’était une raison de plus pour notre projet de vins de Bessarabie, que d’être conditionnés et réalisés en Suisse, sous ma responsabilité et mon contrôle d’origine et de qualité, au plus proche du consommateur. C'est pour cela que je mets mon nom sur l'étiquette. Il me tient à cœur que notre vin ne soit pas discriminé à cause de son statut d'immigré d'origine, ou de différents préjugés politiques ou culturels, au milieu des autochtones ou concurrents, et qu’il puisse vivre dans son pays d’accueil, à l'image de ceux qui travaillent pour ce même pays et qui contribuent à son développement économique.

8. oct., 2019

L’année 2013 restera toujours pour moi le millésime du Tsar principalement pour deux raisons. La première parce qu’il y a 200 ans, en 1813, le Tsar russe Alexandre Ier a décrété la loi qui permettait la migration des nouveaux habitants en Bessarabie. Et la deuxième raison, parce qu’en 2013, le président russe Vladimir Poutine a décrété l’embargo de la Russie vers la Moldavie indépendante. C’est une interdiction d’importation commerciale à cause de problèmes politiques. Les deux raisons ont été positives pour le pays, même si la plupart de la population autochtone a mal pris ce changement, elles ont permis le développement qualitatif de l'agriculture avec sa branche vitivinicole. Il faut dire que l’industrie vitivinicole de la Moldavie constitue la branche principale de l’agriculture et pourtant l’activité économique principale du pays. Il faut savoir aussi que la Moldavie actuelle occupe environ 75% du territoire de la province de la Bessarabie d'auparavant. Actuellement, la surface totale des vignobles de la Moldavie indépendante est d’environ 150.000 ha, dont environ 110.000 ha sont des vignes industrielles en culture noble d’espèces européennes destinées au commerce. Les autres 40.000 ha sont des vignes de culture sauvage d’espèces américaines cultivées par la population pour la consommation privée. Tous les ménages villageois de la Moldavie ont un petit jardin autour de la maison où les gens cultivent leur produits faits maison. D’habitude chacun a un petit carré de vigne qui produit environ 500 à 1000 litres de vin pour la consommation privée de l’année. Par conséquent, la plupart de la population n’achète pas de vin au marché et la plupart du vin industriel est exporté. La Russie a toujours été le marché principal pour les produits agricoles moldaves. A l’époque soviétique, la Moldavie et la Géorgie étaient les principaux fournisseurs de vin de l’URSS. Le système de l’industrie vinicole actuel a été construit en principe à l’époque soviétique. Seulement dans les années 1950-60, en Moldavie ont été plantés environ 150.000 ha de vigne industrielle et des caves ont été construites pour la transformation du raisin et la production du vin. C’était la période de développement glorieuse du communisme soviétique. Vers les années 1980, la surface totale des vignes de Moldavie était estimée à 250.000 ha. Tout était fait en grand selon le système de l’économie centralisée de commande. La même chose se passait en Roumanie et Ukraine voisines. La supposée nouvelle vie se fondait sur la critique du système de vie précédent de l’époque capitaliste, avec ses inégalités de classe et de richesse. On regardait le capitalisme comme un ennemi idéologique. C’est pour cette raison principale que l’histoire de la colonie suisse de l’époque précédente a été ignorée par les programmes d’enseignement public.

Mon père était cadre de l’enseignement public soviétique. Il croyait sincèrement dans l’idéologie communiste, qui en théorie était quelque chose de magnifique. Après la dictature de Staline, la famine et les répressions d’après la guerre, la nouvelle génération de mon père était formée dans cet esprit de la nouvelle vie de rêve. Cependant, la génération de mon grand-père était persécutée ou poursuivie pour faire partie de l’époque précédente où il y avait des propriétaires et des non-propriétaires. Mon grand-père, négociant agricole et propriétaire de terres, a été enlevé un jour de l’année 1944 et envoyé en prison en Sibérie, au Gulag de Vorkuta. Sa femme, ma grand-mère, a dû se cacher dans un monastère pendant plusieurs années, en laissant à l’abandon 4 enfants, dont mon père. En 1953 après la mort de Staline, mon grand-père a été libéré et a pu revenir et rejoindre sa famille. Vers 1957, ils ont racheté leur maison familiale qui avait été confisquée par les soviets quelques années auparavant. La valeur totale de rachat était de 9236 roubles, dont 2837 roubles étaient payés à la signature du contrat et les 6399 restants répartis en plusieurs tranches pendant les 3 années suivantes. C’était une belle victoire de mon grand-père, mais à quel prix… (voir Généalogie).

Mes grands-parents ont vécu paisiblement jusqu’à 84 et 89 ans d’âge au sein de la maison familiale dans le centre de la Moldavie soviétique. Mon père a grandi donc dans l’esprit de l’école communiste et a toujours évité de parler de ses racines bourgeoises. Formé en pédagogie, il a passé différents échelons de sa carrière jusqu’au poste d’inspecteur d’enseignement du district d’Orhei. Comme ma mère, professeur d’enseignement, ils étaient obligés de suivre la doctrine communiste et faire partie du Parti Communiste. Je me rappelle de mes grands-parents comme des gens très précis et délicats dans leur manière de parler et de se comporter. Quand on allait chez eux, je devais embrasser la main de chacun comme forme de salutation. Mon grand-père avait toutes sortes d’outils pour différents travaux agricoles dans leur jardin d’environ 2000 m carrés autour de la maison. Les gens du village venaient souvent chez lui pour emprunter des outils pour différents travaux. Toutefois, une bonne partie du village enviait mes grands-parents et les voyait comme des exploiteurs du peuple, et avaient la réputation de gens égoïstes, et qui possédaient plus de choses que les autres. Mon père se disputait souvent avec mon grand-père à cause de leurs différences idéologiques, mais mon grand-père restait toujours avec ses convictions et mon père avec les siennes.

Vers l’année 1985, quand les soviets ont annoncé le programme de changement économique appelé Perestroïka, mon père a pris sa retraite soviétique, dont on pouvait en profiter à l’âge de 50 ans. Dès lors, il a déménagé au village où il a créé une petite bergerie avec une trentaine de moutons pour produire du fromage. De même, il avait autour de la maison une vigne qui permettait la production d’environ 1000 l de vin par année. Parmi les ceps d’espèces américaines résistantes au froid et aux maladies, il y avait quelques ceps de Chasselas qu’on gardait pour manger. C’était le seul cépage de raisin noble dans sa vigne, qu’il devait enterrer pendant l’hiver et traiter avec la bouille bordelaise en été. Ni mon père, ni mon grand-père ne savaient que ce cépage avait été importé en Bessarabie par les ressortissants suisses installés à Chabag, au sud de la Bessarabie à partir de 1822. Vers le début du XXème siècle, la viticulture était déjà l’activité économique principale dans toute la province de la Bessarabie. Le cépage Chasselas était largement répandu dans toute la province, ainsi que dans toute la région du nord de la mer Noire. Tout comme l’histoire de la communauté suisse de Bessarabie, ce cépage a pratiquement disparu pendant l’époque soviétique et post-soviétique. Actuellement, on en trouve moins en Moldavie et Ukraine, mais plus en Roumanie, qui d’ailleurs conserve aujourd’hui la plus grande surface de Chasselas au monde, mais ce dernier n’avait aucun intérêt commercial à l'époque soviétique et était mélangé avec d’autres nouveaux cépages industriels. 


 
6. oct., 2019

En 2007, est sortie au Portugal une nouvelle loi de naturalisation, qui permettait d’obtenir la nationalité portugaise dès 6 ans consécutifs de travail légal, un examen de langue et de culture portugaises et un casier judiciaire propre. On a fait la démarche et en 2008, ma femme et moi, avec nos deux enfants, avons obtenu les passeports portugais. Même si notre vie était bien confortable et agréable, le cœur me disait de partir vers un pays plus digne et riche, de même comme beaucoup d’autres portugais. J’avais en tête l’Angleterre et la Suisse. En été 2009, on est partis en vacances vers la Moldavie en voiture en passant par la Suisse. Nos enfants avaient 5 et 10 ans et nous allions les laisser chez leur grand-mère en Moldavie pour 1 ou 2 mois, le temps nécessaire pour s’engager en Suisse. Tout le monde qui nous connaissait en Moldavie, nous regardait bizarrement en demandant pourquoi on est revenus, quand la plupart cherchaient à s’enfuir du pays. Nos enfants ont dû aller à l’école moldave pendant le mois de septembre, qui ne sera jamais oublié. La différence entre Portugal et la Moldavie était énorme, nos pauvres enfants ont bien senti le stress de ce changement.

Notre première maison en Suisse était une tente dans un camping. Puis, une caravane dans le même camping, ensuite, quand on a pris nos enfants avec nous, une chambre d’une résidence bon-marché, où on n’avait pas le droit de cuisiner. Les premiers 6 mois, on a vécu ainsi, l’important c’est que nos enfants aient pu commencer à fréquenter l’école en Suisse. Ma fille de 10 ans avait plus de facilité et comprenait mieux le fait de ce changement de vie. Mais, mon fils de 5 ans était trop petit pour comprendre pourquoi autant de changements. A l’école enfantine suisse, où tous les enfants parlaient et jouaient en français, mon fils ne comprenait rien et surtout pourquoi les autres le repoussaient quand il voulait jouer avec eux. Presque tous les jours, il revenait en pleurant après avoir été rejeté par sa société enfantine. Nous et les enseignants de l'ecole enfantine essayâmes de lui donner le plus d’attention pour accélérer l’apprentissage du français, mais cela a pris son temps. Enfin, tous les émigrés passent des moments difficiles au début. Mais petit à petit, avec la persévérance et un peu de chance, nous avons trouvé notre équilibre.  

Vers 2011, j’ai trouvé à Lausanne l’histoire des Vignerons suisses du Tsar, d’Olivier Grivat, un livre très discret qui a changé le cours de ma vie par la suite. J’étais étonné de découvrir l’histoire de la colonie suisse de Bessarabie. En effet, l'origine de mon père et mon grand-père était la province de Bessarabie. Seulement à partir de 1944, que la province de Bessarabie a été divisée entre les républiques soviétiques de Moldavie et Ukraine. Actuellement, dans la Moldavie et l'Ukraine indépendantes, on distingue la Bessarabie moldave et ukrainienne, mais officiellement la Bessarabie n'existe plus. L'histoire de la colonie suisse de Chabag a été ignorée par les autorités soviétiques et effacée de toutes les sources d’information publique. Mon père était historien de métier, directeur d’école, inspecteur d’enseignement, il ne savait rien sur cette histoire et aussi a été surpris de cette découverte. Mes collègues de Moldavie, nos professeurs de l’UTM ne nous ont jamais parlé sur cette colonie vignerone. J’ai lu et relu ce livre plusieurs fois. J’ai commencé à chercher d’autre sources documentées sur l’histoire de la colonie suisse de la Mer Noire. Petit à petit le bagage d’information se complétait et mes connaissances sur l’histoire du vin et de la vigne de mon pays d’origine s’effondraient. On a tous appris à l’école soviétique que notre pays avait une grande histoire millénaire de la culture du vin, mais ce que je venais de découvrir était contraire à mes connaissances. Les témoignages documentés de plusieurs ressortissants suisses, français et allemands émigrés en Bessarabie, montraient clairement qu’en Bessarabie la culture du vin et de la vigne n’existait pas, ou était très faible. La colonie suisse de Chabag était la première colonie vigneronne à partir de 1822, dans les terres nouvellement acquises par l’empire russe dans les guerres de 1805-1812. La population autochtone était peu nombreuse et la plupart du territoire non exploré, la nouvelle loi russe venait apporter l’organisation administrative et territoriale, le registre civil et le contrôle de la population. La nouvelle loi du début du XIXème siècle, permettait la migration et l’installation de travailleurs venus d’ailleurs dans la province de Bessarabie, en leur offrant des terres, la liberté culturelle et religieuse et des facilités fiscales (voir Accueil).

Mais, revenons à nos jours. En début de 2012, mon père est décédé à l’âge de 76 ans. Son décès n’aurait pas été si étonnant, s’il ne m’avait pas été annoncé au milieu de l’examen théorique de la capacité professionnelle de conducteur des transports publics de Lausanne (TL), où je venais d'être engagé. Avant de m’engager aux TL, je parlais souvent à mon père du choix de métier à faire par la suite de notre nouvelle vie en Suisse. L’histoire de la colonie suisse de Bessarabie me semblait comme un signe du ciel pour revenir au métier du vin. Mais, la vie pratique me poussait vers le métier de conducteur de bus. Plus tard, pendant les vendanges 2012, j’ai pris des vacances pour aller travailler dans une cave de Lavaux comme aide aux vinifications. C’est pendant ces vendanges que j’ai eu le courage de faire une petite cuvée expérimentale d’un vin doux muté de 100% Chasselas, appelé Chasselatel selon la technique du vin portugais Moscatel.  En 2013, en collaboration avec la même cave, j’ai fait ma première cuvée commerciale d’un vin doux muté selon la technique du vin de messe russe Kagor, que j’ai appelé Passion des Tsars. 

5. oct., 2019

L’émigration est dure surtout quand on vous accueille avec des préjugés politiques ou de grosses différences culturelles et économiques. L’émigration peut être interne ou externe. Même à l’interne d’un certain pays, où on peut être émigré dans une nouvelle ville ou nouvel endroit. En général c’est bien que les gens se déplacent, c’est le principe de la Globalisation. L’échange ou le changement culturel dans l’espace et le temps fait évoluer l’être humain. Mais, il faut dire aussi que l’évolution culturelle de toute l’histoire de l’humanité a été la plus importante à l’époque esclavagiste, quand les esclaves faisaient tout le travail et les seigneurs pouvaient s’occuper de la culture, science, musique, etc. Ainsi, l’émigration fait évoluer en principe la société et l’Etat d’accueil. D’un autre côté l’émigration fait évoluer l’esprit personnel de l’émigré, qui est obligé de faire des efforts pour une meilleure vie et l’intégration dans la société d’accueil. Ce sont les bases théoriques que tout le monde connait à partir des programmes modernes d’école de culture générale. Autre chose est la vie réelle qui dans la plupart des cas se trouve loin de ces bases théoriques. Au Portugal cette différence était énorme au passage du millésime 2000. Le niveau d’éducation générale du peuple portugais était très bas, en moyenne au niveau de la 4 ou 6ème classe. De plus, il y avait des préjugés politiques causés par l’ancien régime fasciste du Salazar, pour lequel la Russie était un ennemi. Nous, les Moldaves et les Ukrainiens, étions identifiés comme ressortissants de l’URSS, l’existence de la Moldavie et de l'Ukraine comme pays était méconnue pour la plupart des portugais. Par exemple, l'Ukraine était toujours confondue avec la Croatie. 

Au milieu de tout cela, je venais de dire aux autochtones du plus ancien pays du Vieux Monde que je suis un ingénieur œnologue et que je prétendais leur apprendre à faire du vin... Tu rigoles ou bien? C’est du jamais vu, cela ressemblait à une insulte à la Nation! Incroyable! On me conseillait d’aller là d’où je suis venu, ou être ingénieur, je ne pouvais que là-bas, d’où je suis venu. On m’appelait de tout, sauf père, et disait qu’il fallait commencer tout de zéro dans un nouveau pays. Parfois, j’étais sur le point de les croire, et essayer d’oublier qui je suis et les mérites que j’avais. Je commençais à regretter d'avoir fait ces études et à préférer être stupide ou sans aucune éducation. J’avais même peur de parler ma langue en leur présence, puisque j’allais être engueulé immédiatement pour le manque de respect. Au bout de 2 ans de travail au sein du métier, parmi des collègues avec 4-5 ans d’études de culture générale, je suis allé voir mes chefs - collègues avec 4-5 ans d’études supérieures qui sortaient très rarement de leurs cabinets. Je leur ai posé la question de quelle était ma perspective dans leur entreprise, combien de temps étais-je supposé de travailler dans ce niveau professionnel et que j’avais besoin de gagner plus que 570 euros par mois. Mes prétentions se fondaient sur mes qualifications professionnelles reconnues au Portugal et la naissance récente d’un deuxième enfant. La réponse était tranchante – le pays est en crise et ils ne savaient pas quand la crise se terminera, j’aurais peut-être une promotion quand le pays ira mieux et l’entreprise aussi. Le jour suivant, je ne suis plus venu au travail, ni celui d’après, ni jamais dans ce pays au métier du vin. J’ai signé que je suis parti volontairement et je n’ai même pas eu le droit au subside de chômage, selon la loi portugaise.  

Pendant une demi-année, je n’avais pas envie de sortir de la maison de Montijo, 30 km de Lisbonne. Ensuite, je sortais que la nuit pour aller travailler comme chauffeur de taxi à Lisbonne. Petit à petit, je suis retourné au travail et en 2006, ai postulé pour le poste de conducteur de bus aux transports publics de Lisbonne. Je ne voulais plus rien savoir sur le vin et ce métier. Je me suis retrouvé dans une nouvelle vie, dans un nouveau métier, où je n’étais pas discriminé à cause des niveaux des études. J’ai commencé mes études professionnelles dans un nouveau métier en même temps que les autres collègues, parmi lesquels je me sentais en égalité.